Independent thinking often means standing alone before the rest of the market catches up.

Nicole Junkermann : La conviction avant le consensus

Tous les investisseurs affirment penser de manière indépendante. Rares sont ceux qui disposent de la structure nécessaire pour y parvenir. Nicole Junkermann soutient que la conviction n’est pas un trait de personnalité, mais un processus rigoureux, et que c’est le temps, et non la perspicacité, qui constitue l’atout le plus rare en matière d’investissement.

Le moment le plus solitaire dans l’investissement, ce n’est pas de perdre de l’argent. C’est de conserver une position que le marché n’a pas encore validée, sans aucun moyen fiable de savoir si l’on est en avance sur son temps ou si l’on se trompe tout simplement. Vu de l’intérieur, ces deux situations semblent identiques. Le même silence. Le même scepticisme de la part des personnes que l’on respecte. La même tentation quotidienne de se replier vers le réconfort du consensus.

Tout investisseur ayant accompli quelque chose de significatif a passé du temps dans ce silence. Mais la plupart des ouvrages sur l’investissement passent complètement ce stade sous silence, préférant commencer au moment de la justification. C’est dommage, car c’est dans ce silence que s’accomplit le véritable travail.

Pourquoi l’investissement consensuel génère rarement des rendements exceptionnels

Le consensus a un coût. Lorsqu’une idée semble sûre, cela se reflète généralement dans le cours. Les rendements offerts par une position confortable sont, presque par définition, ceux que tout le monde a déjà acceptés.

Les marchés ne récompensent pas l’unanimité. Ils récompensent la volonté de défendre une opinion avant que les preuves ne soient largement acceptées, et d’avoir l’air de se tromper alors que tout le monde attend d’avoir raison.

Ce n’est pas une critique des marchés. C’est exactement ainsi qu’ils devraient fonctionner. Les cours reflètent le jugement de millions d’acteurs, et la plupart du temps, ce jugement collectif est remarquablement efficace. C’est précisément pour cela qu’il est si difficile de le surpasser. Le consensus n’est pas un imbécile qui attend qu’on le déjoue. C’est un adversaire redoutable qui a raison bien plus souvent qu’il n’a tort. Quiconque suggère le contraire vend généralement une approche à contre-courant plutôt que de pratiquer un investissement réfléchi.

Conviction contre obstination

Ce qui m’amène à ce que la conviction n’est pas.

Ce n’est pas être en désaccord avec la foule simplement pour le plaisir. L’anticonformisme réflexe n’est rien d’autre que le fait de suivre le consensus, mais dans le sens inverse. Votre réflexion reste dictée par celle de tout le monde, mais dans le sens inverse.

La conviction n’est pas non plus synonyme d’entêtement, bien que la distinction ne soit pas toujours évidente, surtout lorsque c’est vous qui défendez cette position.

Il existe un test simple auquel je reviens régulièrement. La conviction tient compte des preuves et ignore le sentiment. L’entêtement réagit aux sentiments et ignore les preuves. Si de nouvelles informations vous font changer d’avis mais que les critiques n’y parviennent pas, vous faites probablement preuve de conviction. Si les critiques vous poussent à camper sur vos positions tandis que les preuves vous mettent mal à l’aise, vous vous engagez sur une voie bien moins utile.

Les bons investisseurs ne changent pas d’avis parce que le marché les contredit. Ils changent d’avis parce que la réalité les contredit. L’objectif n’est pas d’adopter une opinion impopulaire. Il s’agit de se rapprocher de la vérité.

La conviction n’est pas un trait de personnalité. C’est ce qui reste après avoir mené suffisamment de recherches indépendantes pour que la foule cesse d’être votre principale source de confiance.

Développer une conviction d’investissement grâce à la recherche

Tout commence par un travail de première main. Une recherche dérivée produit des conclusions dérivées. Lire ce que tout le monde lit et rencontrer les personnes que tout le monde rencontre mène rarement à quelque chose d’intéressant. La conviction vient généralement du fait de se rapprocher de la source : les scientifiques, les fondateurs, les clients et les données sous-jacentes que le marché n’a pas encore pleinement assimilées.

Nous rédigeons également chaque thèse d’investissement avant d’engager des capitaux, en y incluant les conditions qui prouveraient que nous avons tort. Ce document devient un dialogue avec notre moi futur. Des années plus tard, il nous aide à faire la distinction entre une thèse qui est réfutée par les événements et une autre qui évolue simplement plus lentement que ne l’attendait le marché. Ce sont là des situations très différentes, qui méritent des réponses très différentes.

Les personnes comptent tout autant. Les bilans expliquent où une entreprise en est arrivée. Ce sont les personnes qui la construisent qui vous indiquent où elle pourrait aller. Le jugement, la curiosité et la résilience se manifestent souvent des années avant de se refléter dans les performances financières. Au fil du temps, nous avons constaté que ces qualités figuraient parmi les indicateurs les plus fiables de la réussite à long terme.

Le dernier ingrédient, et peut-être le plus négligé, est le temps. Une vision qui met sept ans à se vérifier ne se distingue en rien d’un mauvais investissement si votre capital est évalué chaque trimestre. Le capital permanent, en particulier le capital familial, peut rester investi pendant cette période intermédiaire difficile, ce que ne peut souvent pas faire un capital plus impatient. Ce n’est pas un avantage moral. C’est un avantage structurel. La question n’est jamais simplement de savoir si nous avons raison. Il s’agit de savoir si nous pouvons rester engagés intellectuellement et financièrement aussi longtemps qu’il le faudra pour que notre vision se concrétise.

IA, sport féminin et cybersécurité quantique

La théorie, c’est facile. C’est la pratique qui compte.

Lorsque nous avons commencé à investir dans l’intelligence artificielle appliquée à la santé, l’idée ne suscitait guère d’intérêt en dehors des cercles spécialisés. L’idée dominante était que la médecine était trop réglementée, trop complexe et trop dépendante de la biologie pour que l’apprentissage automatique puisse faire une différence significative. Les données dont nous disposions racontaient une autre histoire. La science progressait. La qualité des fondateurs qui se lançaient dans ce domaine était exceptionnelle. Les données sous-jacentes pointaient dans une seule direction bien avant que l’enthousiasme du grand public ne se manifeste.

Aujourd’hui, une grande partie de ce dossier d’investissement semble évidente. Ce n’était certainement pas le cas à l’époque. C’est souvent ainsi que fonctionne la conviction. Au bout d’un certain temps, elle cesse de ressembler à une conviction et commence à ressembler au bon sens.

Le sport féminin a suivi une trajectoire similaire. Pendant des années, l’idée reçue était que l’audience resterait limitée et que les droits médiatiques ne justifieraient jamais d’investissements significatifs. Mais la fréquentation, l’engagement et l’écart grandissant entre la qualité du produit et sa valorisation suggéraient tout autre chose. Les capitaux ont fini par suivre. Avec le recul, l’opportunité semble aujourd’hui évidente. Elle ne l’était pas lorsque très peu de gens y prêtaient attention.

La cybersécurité quantique est différente, car cette histoire est encore en train de s’écrire. Les risques restent largement invisibles pour la plupart des marchés, car la menace ne s’est pas encore pleinement concrétisée. Mais les mathématiques qui sous-tendent l’informatique quantique laissent très peu de place aux vœux pieux. Attendre d’avoir des certitudes dans ce cas-là, c’est risquer d’attendre jusqu’à ce que l’opportunité ait disparu. Nous n’en sommes encore qu’au début. Reposez-moi la question dans dix ans.

Pourquoi l’humilité est importante

Bien sûr, la conviction échoue parfois. Tout investisseur qui prétend le contraire parle de chance plutôt que d’une méthode.

La véritable difficulté ne réside pas dans le fait de garder son sang-froid face à l’incertitude. Elle consiste à reconnaître le moment où l’on renforce une position parce que le marché est devenu irrationnel, plutôt que parce que l’on s’est attaché émotionnellement à son idée initiale.

La thèse écrite aide. L’humilité aide encore plus.

Dès l’instant où la conviction fait partie intégrante de votre identité, l’investissement est déjà en danger. L’objectif n’a jamais été d’avoir raison. L’objectif a toujours été de comprendre la réalité plus clairement que le marché n’avait réussi à le faire.

La patience comme avantage concurrentiel

En fin de compte, la conviction est avant tout une question de temps. Les intuitions sont plus courantes qu’on ne l’imagine. Ce qui est rare, c’est d’avoir la patience, la discipline et la structure organisationnelle nécessaires pour attendre que ces intuitions mûrissent.

Les marchés finissent généralement par reconnaître la valeur. Le défi consiste à survivre, intellectuellement et financièrement, jusqu’à ce qu’ils le fassent.

C’est pourquoi j’en suis venue à considérer de plus en plus la patience comme un avantage concurrentiel plutôt que comme une simple vertu personnelle. En matière d’investissement, les meilleures opportunités sont rarement celles sur lesquelles tout le monde s’accorde. Ce sont celles qui nécessitent encore de la conviction.

« La conviction avant le consensus » n’est pas un slogan. C’est la discipline qui consiste à penser de manière indépendante bien avant que le marché ne rattrape son retard.

À propos de Nicole Junkermann

Nicole Junkermann est une investisseuse internationale spécialisée dans les technologies, le sport et les médias. Elle dirige NJF Holdings, un groupe d’investissement mondial, ainsi que sa plateforme sportive Gameday by NJF Holdings, qui investit dans les ligues sportives, les droits médiatiques et les solutions technologiques visant à renforcer l’engagement des supporters. Son travail dans ce secteur se concentre sur la mise en place d’infrastructures sportives à long terme et sur l’expansion de la portée commerciale et mondiale des ligues professionnelles.

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